METHODE D'ENSEIGNEMENT Passer directement du Karaté au Taijiquan n'est pas une tâche facile. Tout ou presque est contraire aux principes acquis: lenteur, décontraction et fluidité. Substitution de l'énergie interne à la force musculaire. Souplesse du corps dans son ensemble, notion très différente de celle gymnique des jambes. Le risque alors est d'aborder le Taijiquan sous son seul aspect santé, comme un utile complément au Karaté, occultant ainsi l'évolution martiale enrichissante et souhaitable pour tout budoka ayant atteint un certain âge. Ce risque est en effet réel, car pour comprendre et maîtriser la dimension martiale du Taijiquan, il faut des décennies d'un travail patient et assidu. Il faut aussi bénéficier d'un enseignement propre à ouvrir les multiples facettes, que recèle le Taijiquan, qui à des yeux non avertis peut passer pour un art ésotérique. Pourquoi est-ce si difficile? Sans doute parce que l'esprit et les techniques reflètent la subtilité de la philosophie taoïste. Sans doute aussi parce qu'il s'agit d'un art global comprenant aussi bien la percussion que l'esquive sans omettre le corps à corps. Les combattants connaissent le rôle crucial dévolu aux réflexes. Difficiles à acquérir carils doivent devenir en quelque sorte naturels. Mais une fois acquis, ils agissent comme une routine et ne sont donc efficaces que dans des situations définies. Indispensables bien que limités, les réflexes répondent donc à une approche spécialisée des arts martiaux. Approche exacerbée par les compétitions sportives. Aussi le poids des habitudes est lourd et les combats ne peuvent vraiment se concevoir qu'au sein d'une même discipline, codifiée de surcroît par des règles spécifiques ( Karaté, Judo, Taikwondo etc..) Or ce qui distingue un art martial d'un sport de combat c'est précisément l'aptitude à faire face à des situations diverses, la capacité de s'adapter à des formes variées de confrontation, sachant qu'un boxeur, un lutteur ou un judoka par exemple présentent des caractéristiques qui leurs sont propres. Et, s'il est déjà peu aisé de maîtriser des automatismes dans un style de combat, on peut imaginer le défi qu'est l'assimilation d'un esprit global incluant l'usage des poings, des pieds, des techniques de saisie, de projection, d'esquive, de poussée etc…C'est précisément ce que requiert le Taijiquan d'où une nécessaire patience et une bonne dose d'humilité quand on s'engage sur la voie interne qui n'est cependant rien d'autre que le prolongement de l'externe. C'est pourquoi je propose une démarche évolutive et une transition au sein même de la famille interne. Aller du plus simple au plus compliqué me paraît une bonne méthode de progression tout en permettant de développer et de mieux cerner les acquis du Karaté. Les étapes se présentent comme suit. 1- Initiation à " la position de l'arbre " ( zhan zhuang ) émanant du Qigong. Exercice préalable à tout entraînement dans un art interne pour apaiser le cœur et calmer l'esprit. Au delà de l'émotionnel, l'intérêt de ce travail est l'enracinement dans le sol afin d'acquérir une grande stabilité et faire circuler le Qi dans l'ensemble du corps. La durée de la posture est variable, selon le niveau du pratiquant et le temps disponible ( de 5 à 15 ou 20 minutes ) 2-Le Taikiken, version japonaise du Yiquan chinois. D'abord apprendre à se déplacer lentement, les jambes fléchies, la partie supérieure du corps décontractée et l'esprit concentré sur le souffle. Cette marche lente, le Hai, est formatrice. Sa maîtrise, au terme toutefois de plusieurs années d'entraînement, ouvre la voie au Taijiquan. Ensuite, il convient d'ajouter des techniques de bras, signifiant des attaques ou des blocages, en phase avec le Hai et en prenant soin d'établir une parfaite coordination entre la respiration et les mouvements. Comme le Kihon au Karaté, les techniques se déroulent isolément ce qui en facilite l'apprentissage. Enfin, s'agissant d'un art martial, la lenteur doit être suivie de la rapidité. Autrement dit, les mêmes déplacements et mouvements s'exécutent en vitesse de combat. 3- Le Bagua apprend à se mouvoir autour d'un cercle. Les mêmes qualités de décontraction et de concentration sont requises. Au début, déroutants pour un karatéka, les pas en Bagua sont de nature à aider à esquiver. Inutile d'insister sur l'intérêt qu'il y a à travailler avec régularité et constance jusqu'à ce que les déplacements deviennent naturels en toute circonstances. 4- Le Tuishou, technique fondamentale du Taijiquan, est une initiation au corps à corps. Il se pratique à deux, selon un certain nombre de variantes. Il exige beaucoup de décontraction et le sens de l'écoute, phase qui précède l'instinct pour atteindre le niveau de la boxe naturelle ( zi ran quan ) Après le Tuishou conventionnel, il est conseillé de pratiquer librement ( san shou ). C'est une forme de combat qui s'apparente au Sumo dans lequel nombre de techniques sont permises: poussée, projection, saisie, esquive etc... 5- Le Taolu, la chorégraphie du Taijiquan. Plus ou moins long en fonction du nombre de mouvements, le Taolu est un exercice d'une extrême difficulté dans la mesure où il constitue la substance même du Taijiquan. Peu d'adeptes peuvent en saisir toute la subtilité, si ce n'est après des décennies de travail, tant les éléments qui le composent sont riches et susceptibles de diverses interprétations. Seule une pratique martiale permet de pénétrer et de comprendre à la fois par l'esprit et le corps la complexité du Taolu. Extirpé de sa dimension martiale, il passe pour un exercice abstrait et une danse esthétique dont la seule vertu est de procurer une bonne forme physique aux pratiquants. En conclusion, je tiens à souligner que ces indications générales servent seulement de lignes directrices et ne sauraient donc en aucun cas se substituer à l'enseignement dispensé par un instructeur. Elles peuvent en revanche susciter des vocations…
LE TAIJIQUAN AUJOURD'HUI A l'origine, le Taijiquan était un art martial, comme les autres arts internes chinois tels le Yiquan, le Bagua etc. Pour des raisons historique et politique, ( l'interdiction des compétitions au lendemain de l'avènement du régime communiste en chine en 1949) il est perçu en Occident dans sa version réductrice centrée sur la santé. Depuis la politique d'ouverture amorcée au début des années 80, les arts martiaux refleurissent en Chine qu'il s'agisse des arts externes ou internes. Parmi ces derniers, on assiste à une véritable réhabilitation du Taijiquan qui reprend peu à peu sa place dans la grande famille des arts martiaux. Le moment est donc venu, en France, de le faire connaître et de l'enseigner dans sa forme originale c'est à dire martiale et ainsi de l'intégrer dans un processus évolutif qui va de l'externe à l'interne. Poursuivre en somme la tradition asiatique car on ne saurait aujourd'hui ignorer que les maîtres chinois ont pour la plupart suivi cet itinéraire, les experts japonais ayant, quant à eux, emprunté souvent la même voie mais avec beaucoup de discrétion voire de confidentialité. C'est dire que cette démarche s'adresse aux pratiquants d'arts externes quelles que soient leurs écoles et plus particulièrement aux karatékas. En effet, l'étape supérieure du Karaté à savoir l'esprit ou le mental conduit tout naturellement aux arts internes et notamment au Taijiquan Cela étant dit, que signifie Taijiquan? Littéralement, Tai veut dire " très grand, suprême, extrême "; Ji s'identifie à " poutre faîtière, sommet, apogée, plus haute perfection "et Quan renvoie à " poing, boxe ".Pour certains donc le Taijiquan est " la boxe de l'ombre " ou " la danse de l'ombre ". Pour d'autres, c'est " la boxe de l'ultime perfection ". En japonais, cette boxe s'appelle Taikyoken. Comment le Taijiquan fut créé? Selon la légende, c'est par l'observation d'un combat entre un serpent et un héron que l'ermite Chang San Feng déduisit l'importance de l'esquive face à la force. Il étudia aussi les animaux sauvages, les nuages, l'eau, les arbres se courbant sous le vent pour créer un ensemble de mouvements codifiés en un exercice. En réalité, en l'absence de documents écrits, il est communément admis que ce fut la famille Chen vivant à Chen Jia Kou ( province de He Nan) qui créa le Taijiquan. Cette boxe " douce " fut longtemps pratiquée secrètement au sein de la famille Chen jusqu'à ce que Chen Chang Xing acceptât Yang Lu Chan ( 1800-1873) comme disciple. Yang mit fin à la confidentialité qui entourait le Taijiquan en en vulgarisant la pratique à Pékin, où il acquit une grande renommée. La méthode Chen fut ainsi modifiée et rénovée pour devenir " Yang pai " (style ou école Yang) C'est donc sous la dynastie des Qing (17 au 20ème siècle) que l'on peut dater précisément l'apparition du Taijiquan en tant que méthode cohérente d'enseignement. Yang Lu Chan passe pour le principal promoteur de cet art interne transmis ensuite à ses fils (Yang Pan Hou et Yang Qian Hou) et ses petits fils (Yang Cheng Fu et Yang Shao Hou). Enfin, Wu Yu Xiang (1812-1880), disciple de Yang Lu Chan (école Yang) et de Chen Qing Pin (école Chen) fonda la méthode Wu qui est une synthèse de ces deux écoles. Le Taijiquan se résume en définitive en trois principales branches: Chen, Yang,et Wu. Toutefois de nombreux maîtres ayant successivement apporté des changements ou des améliorations notables en fonction de leurs caractéristiques mentales et morphologiques, les formes modernes sont devenues extrêmement diversifiées. Quelle philosophie sous tend le Taijiquan? Le Taijiquan s'appuie sur le concept du Yin et du Yang dont la paternité est donnée à Lao Zi. En fait, le binôme Yin et Yang aurait existé plus de 4000 ans avant Lao Zi et son œuvre fondamentale, le Dao De Qing, le livre de la Voie et de la Vertu. Dans la pensée traditionnelle chinoise, le Ying et le Yang sont partout dans chaque chose et à tout moment. Le ciel est Yang, la terre est Yin; le soleil est Yang, la lune est Yin; l'homme est Yang, la femme est Yin; la fermeté est Yang, la souplesse est Yin etc.. Appliquée au Taijiquan, la jambe fortement enracinée dans le sol est Yang, la jambe légère est Yin. D'une manière générale, les mouvements lourds sont Yang et ceux qui sont légers sont Yin. Mais surtout le principe du Yin et du Yang, l'union des contraires, la complémentarité des oppositions, constitue la base du travail dans le Tui shou. D'une manière conventionnelle, cet exercice de " poussée des mains " consiste à conserver l'énergie dégagée par les deux partenaires dans un cercle, chaque poussée étant absorbée puis renvoyée à l'autre qui, à son tour, l'absorbe ,etc.. En poussée libre ( San shou), il s'agit de déstabiliser son adversaire en utilisant sa force, soit par un mouvement de retrait du tronc soit en opposant à une poussée linéaire une technique de contre circulaire. Le principe du Yin et du Yang occupe une place centrale dans le Taijiquan en raison de la filiation taoïste de cette boxe. Aussi avec le développement de l'énergie interne, le Yin et le Yang forme la substance même du Taijiquan. En effet, réduit au Qi, le Taiji se ramène à un excellent exercice de santé dans la mesure où le Qi peut à la fois maintenir en bonne santé et être utilisé pour surmonter certaines maladies. En revanche, la combinaison du Qi et du Yin-Yang lui confère sa dimension martiale. En outre, le Taijiquan procure et entretient la santé. Le taoïsme était en effet en quête, comme d'ailleurs au moyen âge européen, de l'immortalité ou plus modestement de la longévité. Deux écoles rivalisaient. Les alchimistes, d'une part, qui croyaient en la possibilité de découvrir la formule magique mais qui s'étaient engagés dans une voie sans issue. D'autre part, les tenants du souffle qui concentrèrent leurs efforts sur la respiration, partant du principe qu'elle est source de vie. Le Taijiquan développé par les taoïstes repose donc sur des mouvements lents effectués en coordination avec la respiration, chaque mouvement correspondant à un cycle d'inspiration et d'expiration profondes. La maîtrise du souffle, le contrôle de la respiration sont, à n'en pas douter, la clé de la vie et de la vie en bonne santé. Mais respirer correctement n'est pas évident pour nombre de gens surtout s'agissant d'une respiration ventrale comme le font tout naturellement les nouveaux-nés. Les taoïstes ont souligné le rôle de l'oxygénation du corps par la circulation sanguine. Chaque cellule du corps humain a besoin d'être irriguée par l'oxygène, comme une plante doit être arrosée. Or force est de constater que d'une manière générale on respire mal car on n'utilise pas toutes ses capacités pulmonaires. Il en résulte une insuffisante absorption d'oxygène. Dans la vie courante, on est souvent sujet à des points de côté. Pour s'en débarrasser, il suffit d'exécuter une dizaine ou une vingtaine d'exercices respiratoires. La preuve est ainsi établie que la cause provient d'un dysfonctionnement respiratoire. A l'évidence, une bonne respiration vivifie par exemple les racines des cheveux, nettoie les pores de la peau et permet de nourrir en oxygène les organes internes. Outre le souffle qui joue un rôle fondamental dans la régulation du corps humain, la pratique du Taiji améliore et développe également d'autres fonctions visant à renforcer la santé. Les articulations : le travail lent, qui suppose un grand contrôle du corps, sollicite énormément les chevilles, les genoux et les hanches, parties en général ignorées voire mal traitées par la pratique de sports tels le football, le rugby etc. Grâce à un travail à la fois intensif, doux et continu, les articulations gagnent en souplesse tout en se renforçant Les effets bénéfiques sont dès lors rapidement ressentis: une sensation de bien être dans la vie quotidienne en raison d'une enveloppe corporelle en bon état de marche. La mémorisation: elle est directement liée au cerveau t l'exécution des tao lu requiert précisément une grande faculté de mémorisation. En effet, d'enchaînements courts(17 mouvements) aux enchaînements longs (108 mouvements) c'est à un véritable travail de mémoire auquel s'attellent les adeptes de Taiji. Le cerveau est ainsi en éveil durant toute la durée du tao lu. L'écoute: le son influe aussi sur le système nerveux. Négatifs, comme les bruits de la ville, ils contribuent à l'anxiété et à l'agressivité. Positifs, comme le gazouillement des oiseaux, le bruissement de l'eau des cascades ou des rivières, ils apportent au contraire sérénité et apaisement. C'est pourquoi il est conseillé de s'entraîner tôt le matin dans la nature au moment où elle s'éveille. La vue: les yeux, les façons de regarder sont un facteur de santé mentale .A cet égard, le travail des yeux dans le Taiji est important car il aide à atteindre l'état de concentration. Dans l'exécution d'un tao lu, il y a en effet de nombreuses séquences où il convient de suivre des yeux le lent déplacement d'une main. Se produisant d'une manière répétitive, cela créé des incidences bénéfiques pour le cerveau. Les maladies de l'âme: le travail du souffle, la concentration mentale, la lenteur des mouvements conduisent à l'apaisement du cœur et à la tranquillité de l'esprit. Infiniment mieux que les antidépresseurs, le Taiji permet de guérir merveilleusement les maux psychologiques et ce qu'il est communément appelé dans nos sociétés modernes, le stress. En définitive, cette boxe taoïste est un instrument exceptionnel au service de la santé. Prévention, cela ne fait plus l'ombre d 'un doute, mais aussi curation.
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